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Socrate accueuillant sa mort

La mort de Socrate - Stèle funéraire (Louvre)

La mort de Socrate, que nous dévoile Platon dans son texte Phédon, est accueillie plus qu’affrontée. Socrate, humblement accueille sa mort avec une dignité magistrale. Par son attitude il élève son entourage. Il fait preuve d'un courage immense à ne point retarder l'heure prescrite et de ne s’enorgueillir de sa vie. Il ne se défend ni ne se débat, il accepte totalement son sort et  s'en remet même en toute innocence et sympathie à ceux qui lui livre sa gorgée fatale. Malgré tout, à travers sa propre mort, Socrate nous entraine avec simplicité hors de la fatalité que constitue la mort. Percutant, si ce n'est touchant.
 Sylvère
... Déjà le soleil était prêt de se coucher ; car Socrate avait passé beaucoup de temps en cet endroit. En venant du bain, il s'était assis et à partir de ce moment, l'entretien fut très court. Alors arriva le serviteur des Onze et, debout devant lui : « Socrate, dit-il, je n'aurai pas à te reprocher, à toi, ce que justement je reproche aux autres ! Ils se mettent en colère contre moi et me chargent d'imprécations, quand je les invite à boire le poison parce que tel est l'ordre des Magis­trats. Toi au contraire, j'ai eu, en d'autres occasions, tout le temps de comprendre que tu es l'homme le plus généreux, le plus doux et le meilleur de tous ceux qui sont jamais arrivés en ce lieu. Et, tout particulièrement aujourd'hui, je suis bien sûr que ce n'est pas contre moi que tu es en colère, tu les connais en effet, les responsables, mais contre ces gens-là. Maintenant donc, car tu n'ignores pas ce que je suis venu t'annoncer, adieu ! Tâche de supporter de ton mieux ce qui est fatal ! » En même temps il se mit à pleurer et, s'étant détourné, il s'éloigna. Socrate leva les yeux vers lui : « A toi aussi, adieu ! dit-il. Pour nous, nous suivrons ton avis. » Là-dessus il se tourna de notre côté : « Que de gentillesse, dit-il, en cet homme ! Durant tout mon séjour ici, il venait me trouver, me faisant parfois la conversation : bref, un homme excellent. Et aujourd'hui, quelle générosité dans la façon dont il me pleure ! Eh bien donc, allons ! obéissons-lui, Criton, et qu'on apporte le poison s'il est broyé ; sinon, que celui qui le broie s'en occupe ! »
Alors Criton : « Mais, dit-il, Socrate, le soleil,. si je ne me trompe, est encore sur les montagnes et il n'a pas fini de se coucher. Aussi bien ai-je ouï-dire que d'autres ont bu le poison très longtemps après en avoir reçu l'invite, et après avoir bien mangé et bien bu, quelques-uns même après avoir eu commerce avec les personnes dont ils pouvaient bien avoir envie. Allons ! pas de précipitation : il y a encore le temps ! »
A quoi Socrate de répliquer : « Il est naturel sans doute, Cri­ton, que les gens dont tu parles fassent ce que tu dis, pensant en effet qu'ils gagneront quelque chose à le faire. Quant à moi, il est naturel aussi que je n'en fasse rien, car je pense ne rien gagner d'autre à boire un peu plus tard le poison, sinon de devenir pour moi-même un objet de risée, en me collant ainsi à la vie et en l'économisant alors qu'il n'en reste plus ! Assez parlé, dit-il ; va, obéis et ne me contrarie pas. »
Ainsi interpellé, Criton fit signe à l'un de ses serviteurs qui se tenait à proximité. Celui-ci sortit et revint au bout de quelque temps, amenant avec lui celui qui devait donner le poison ; il le portait broyé dans une coupe. En voyant l'homme : « Eh bien ! mon cher, dit Socrate, toi qui es au courant de la chose, que faut-il que je fasse ? — Rien de plus, répondit-il, que de faire un tour après avoir bu, jusqu'à ce que tes jambes se fassent lourdes, ensuite rester étendu : comme cela il produira son effet. » Ce disant, il tendit la coupe à Socrate. Celui-ci la prit, et en conservant, Échécrate, toute sa sérénité, sans un tremblement, sans une altération, ni de son teint, ni de ses traits. Mais, regardant dans la direc­tion de l'homme, un peu en dessous à son habitude et avec ses yeux de taureau : « Dis-moi, interrogea-t-il, une libation de ce breuvage-ci à quelque divinité est-elle permise ou non ? — Nous en broyons, Socrate, répondit l'homme, juste autant qu'il convient d'en avoir bu. — Compris, dit-il. Mais au moins est-il permis, et c'est même un devoir, d'adresser aux dieux une prière pour l'heureux succès de ce changement de résidence, d'ici là-bas. Voilà ma prière : ainsi soit-il ! » Aussitôt dit, sans s'arrêter, sans faire aucunement le diffi­cile ni le dégoûté, il but jusqu'au fond.
Alors nous, qui presque tous jusqu'alors avions de notre mieux réussi à nous retenir de pleurer, quand nous vîmes qu'il buvait, qu'il avait bu, il n'y eut plus moyen : ce fut plus fort que moi ; mes larmes, à moi aussi, partent à flots, si bien que, la face voilée, je pleurais tout mon saoul sur moi-même (car, bien sûr non, ce n'était pas sur lui !), oui, sur mon infortune à moi qui serais privé d'un tel compagnon ! Criton du reste, hors d'état, même avant moi, de retenir ses larmes, S'était levé pour sortir. Quant à Apollodore qui, déjà aupa­ravant, n'avait pas un instant cessé de pleurer, il se mit alors, comme de juste, à pousser de tels rugissements de douleur et de colère, que tous ceux qui étaient présents en eurent le cœur brisé, sauf, il est vrai, Socrate lui-même. « Qu'est-ce que vous faites là ? s'écria-t-il alors ; vous êtes extraordi­naires ! Si pourtant j'ai renvoyé les femmes, c'est pour cela surtout, pour éviter de leur part semblable faute de mesure ; car, on me l'a enseigné, c'est avec des paroles heureuses qu'il faut finir. Soyez calmes, voyons ! ayez de la fermeté ! » En entendant ce langage, nous fûmes saisis de honte, et nous nous retînmes de pleurer.
Pour lui, il circulait, quand il déclara sentir aux jambes de l'alourdissement. Alors il se coucha sur le dos, ainsi qu'en effet le lui avait recommandé l'homme. En même temps celui-ci, appliquant la main aux pieds et aux jambes, les lui examinait par intervalles. Ensuite, lui ayant fortement serré le pied, il lui demanda s'il sentait ; Socrate dit que non. Après cela, il recommença au bas des jambes, et, en remon­tant ainsi, il nous fit voir qu'il commençait à se refroidir et à devenir raide. Et, le touchant encore, il nous déclara que, quand cela serait venu jusqu'au coeur, à ce moment Socrate s'en irait. Déjà donc il avait glacée presque toute la région du bas-ventre, quand il découvrit son visage, qu'il s'était couvert, et dit ces mots, les derniers qu'il prononça « Criton, nous sommes le débiteur d'Asclépios pour un coq eh bien ! payez ma dette, pensez-y. — Bon ! ce sera fait, dit Criton. Mais vois si tu n'as rien d'autre à dire. » La ques­tion de Criton resta sans réponse. Au bout d'un petit moment, il eut pourtant un sursaut. L'homme alors le découvrit : son regard était fixe. Voyant cela, Criton lui ferma la bouche et les yeux.
Telle fut, Échécrate, la fin que nous avons vu faire à notre compagnon, à l'homme dont nous pouvons bien dire qu'entre tous ceux de son temps qu'il nous fut donné de connaître, il fut le meilleur, et en outre le plus sage et le plus juste.
PLATON, Phédon, i 16 b - fin. (Trad. Léon Robin, Coll. Les Belles Lettres, Éd. Budé.)