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La création de ce site part du constat que chaque chercheur sur le chemin de l'évolution spirituelle est un trouveur potentiel ou effectif, pouvant dans un partage sincère de ses expériences, accomplir des ouvertures pour d'autres consciences en développement... Lire la suite

La Méditation Active par Satprem



Le contact de la Terre redonne toujours vigueur au fils de la Terre, même quand ce qu'il cherche est une connaissance supraphysique.
Sri Aurobindo, La Vie Divine





Quelques extrait de Sri Aurobindo et l'Aventure de la Conscience de Satprem.





Le premier secret de Sri Aurobindo est sans doute d'avoir toujours refusé de couper la vie en deux — action, méditation, intérieur, extérieur, et toute la gamme de nos fausses séparations ; du jour où il a pensé au yoga, il a mis tout dedans : haut et bas, dedans, dehors, tout lui était bon, et il est parti sans un regard derrière lui. Sri Aurobindo n'est pas venu nous faire la démonstration de qualités exceptionnelles dans un milieu exceptionnel, il est venu nous montrer ce qui est possible à l'homme, et que l'exceptionnel est seulement une normalité pas encore conquise, de même que le surnaturel, disait-il, est un naturel que nous n'avons pas encore atteint ou que nous ne connaissons pas encore, ou dont nous n'avons pas encore la clef. Au fond, tout en ce monde est une question de juste concentration ; il n'est rien qui ne finisse par céder à une concentration bien dirigée.
 
[...]


Méditation active 

Quand on s’assoit les yeux clos pour faire le silence mental, on est tout d’abord submergé par un torrent de pensées – elles surgissent de partout comme des rats affolés, voire agressifs.
Il n’y a pas trente six méthodes pour venir à bout de ce charivari, c’est d’essayer et encore essayer, patiemment, obstinément. Et surtout ne pas commettre l’erreur de lutter mentalement contre le mental ; il faut déplacer le centre.
Nous avons chacun, au-dessus du mental ou plus profond, une aspiration, celle-là même qui nous a mis sur le chemin, un besoin de notre être, comme un mot de passe qui a une vertu pour nous seul ; si l’on s’y agrippe, le travail est plus aisé, car nous passons d’une attitude négative à une attitude positive – plus nous répéterons notre mot de passe, plus il acquerra de puissance.
On peut aussi se servir d’une image, comme celle d’une mer immense, sans une ride, sur laquelle on se laisse flotter – on fait la planche, on devient cette immensité tranquille ; du même coup, nous apprenons non seulement le silence, mais l’élargissement de la conscience.
En fait, chacun doit trouver sa méthode et moins il mettra de crispation, plus vite il réussira :
« On peut commencer par un processus quelconque, qui normalement demanderait un long labeur, et être saisi dès le début par une rapide intervention ou une manifestation du Silence, avec des effets absolument disproportionnés aux moyens utilisés tout d’abord.
On commence le travail par une méthode, mais le travail est repris par une Grâce d’en haut, de Cela à quoi l’on aspire, ou par une irruption des infinitudes de l’Esprit.
C’est de cette façon que j’ai moi-même trouvé le silence absolu du mental, inimaginable pour moi avant d’en avoir eu l’expérience concrète. »
Nous touchons ici un point très important, car nous sommes tentés de penser que ces expériences yogiques sont fort belles et fort intéressantes, mais, après tout, elles sont loin de notre humanité ordinaire ; comment nous, tels que nous sommes, pourrions-nous jamais arriver là ?
L’erreur est de juger avec notre moi actuel des possibilités qui appartiennent à un autre moi. Or le yoga, précisément, éveille automatiquement, par le seul fait qu’on s’est mis en route, toute une gamme de facultés latentes et de forces invisibles qui débordent considérablement les possibilités de notre être extérieur et qui peuvent faire pour nous ce que nous sommes normalement incapables de faire :
« Ce qu’il faut, c’est clarifier le passage entre le mental extérieur et l’être intérieur… car la conscience yogique et ses pouvoirs sont déjà là en vous. »
Mais les exercices de méditation ne sont pas la vraie solution du problème (encore qu’ils soient très nécessaires au début pour donner l’impulsion), parce que nous arriverons peut-être à un silence relatif, mais dès que nous mettrons le pied dehors, nous retomberons dans la cohue habituelle et ce sera l’éternelle séparation du dedans et du dehors, de la vie intérieure et de la vie mondaine.
Nous avons besoin d’une vie complète, nous avons besoin de vivre la vérité de notre être, tous les jours, à chaque instant, pas seulement les jours fériés ou dans la solitude, et pour cela les méditations béates et campagnardes ne sont pas la solution :
« Nous risquons de nous encroûter dans notre réclusion spirituelle et, après, nous trouverons difficile de nous projeter dehors, victorieusement, pour appliquer à la vie ce que nous aurons gagné dans la Nature Supérieure.
Quand nous voudrons ajouter ce Royaume extérieur aussi à nos conquêtes intérieures, nous nous trouverons trop accoutumés à une activité purement subjective et n’aurons aucune efficacité sur ce plan matériel.
Nous aurons une immense difficulté à transformer la vie extérieure et le corps. Ou encore, nous nous apercevrons que notre action ne correspond pas à la lumière intérieure, qu’elle continue de suivre les vieux chemins habituels pleins d’erreur, qu’elle obéit encore aux vieilles influences imparfaites – un gouffre douloureux séparera encore la vérité qui est en nous, du mécanisme ignorant de notre nature extérieure…
C’est comme si l’on vivait dans un autre monde, plus vaste et plus subtil, mais sans prise divine, peut-être même sans prise d’aucune sorte sur l’existence matérielle et terrestre. »
La seule solution est donc de pratiquer le silence mental là où il est apparemment le plus difficile, c’est-à-dire dans la rue, dans le métro, dans le travail et partout. Au lieu de descendre quatre fois par jour le boulevard St Michel comme un homme harassé qui va vite, on peut le descendre quatre fois consciemment, comme un chercheur.
Au lieu de vivre n’importe comment, dispersé dans une multitude de pensées qui non seulement n’ont aucun intérêt, mais sont épuisantes comme une scie, on rassemble les fils épars de sa conscience et on travaille – on travaille sur soi – à chaque instant ; et la vie commence à prendre un intérêt tout-à-fait inusité, parce que les moindres petites circonstances deviennent l’occasion d’une victoire – nous sommes orientés, nous allons quelque part, au lieu d’aller nulle part.
Car le yoga n’est pas une manière de faire, mais une manière d’être. 

Transition

Nous sommes donc en quête d’un autre pays, mais il faut bien le dire, entre celui que nous quittons et celui qui n’est pas encore là, il y a un no man’s land assez pénible. C’est une période d’épreuves plus ou moins longue suivant notre détermination ; mais de tout temps, nous le savons, depuis les initiations asiatiques, égyptiennes, ou orphiques, jusqu’à la quête du Graal, l’histoire de notre ascension s’est accompagnée d’épreuves.
Autrefois, elles étaient romantiques, et, mon Dieu, il n’y avait rien de bien malin à se faire enfermer dans un sarcophage au son des fifres ou à ses célébrer ses propres rites funéraires autour d’un bûcher ; maintenant, nous connaissons des sarcophages publics et des vies qui sont une manière d’enterrement. Il vaut donc bien de faire ces quelques efforts pour en sortir. Au reste, quand on y regarde bien, il n’y a pas grand-chose à perdre.
L’épreuve principale de cette transition est le vide intérieur. Après avoir vécu dans la fébrilité mentale, on se retrouve soudain comme un convalescent, un peu flottant, avec d’étranges résonances dans la tête, comme si ce monde était horriblement bruyant, fatigant ; et une sensibilité suraiguë qui donne l’impression que l’on se cogne partout, à des hommes opaques et agressifs, des objets épais, des évènements brutaux – le monde apparaît énormément absurde.
C’est le signe évident d’un commencement d’intériorisation. Pourtant, si l’on essaie de descendre consciemment à l’intérieur, par des méditations, on trouve également le vide, une sorte de puits obscur ou de neutralité amorphe ; si l’on persiste à descendre, il arrive même qu’on coule brusquement dans le sommeil, deux secondes, dix secondes, deux minutes, quelquefois plus – en fait, ce n’est pas un sommeil ordinaire ; nous sommes seulement passés dans un autre conscience, mais il n’y a pas encore de joints entre les deux et on en sort pas plus avancés, apparemment, qu’on été entrés.
Cette situation transitionnelle conduirait aisément à une sorte de nihilisme absurde – rien dehors, mais rien dedans non plus. Ni d’un côté ni de l’autre. C’est là qu’il faut prendre bien garde, après avoir démoli nos constructions mentales extérieures, de ne pas s’enfermer à nouveau dans une fausse profondeur, sous une autre construction, absurde, illusionniste ou septique, peut-être même révoltée.
Il faut aller plus loin. Quand on a commencé le yoga, il faut aller jusqu’au bout quoiqu’il en coûte, car si on lâche le fil, on risque de ne plus jamais le retrouver. C’est vraiment là l’épreuve.
Simplement, le chercheur doit comprendre qu’il commence à naître à autre chose et que ses nouveaux yeux, ses nouveaux sens, ne sont pas encore formés, comme ceux du nouveau-né qui débarque au monde.
Ce n’est pas une diminution de conscience, mais un passage à une nouvelle conscience :
«  Il faut que la coupe de l’être soit vidée et nettoyée pour s’emplir à nouveau de la liqueur divine. »
Notre seule ressource en ces circonstances est de nous accrocher à notre aspiration et de la faire grandir, grandir, justement par ce terrible manque de tout, comme un feu où nous jetons toutes nos vieilles choses, notre vieille vie, nos vieilles idées, nos sentiments – simplement, nous avons la foi inébranlable que derrière ce passage, il y a une porte qui s’ouvre.
Et notre foi n’est pas absurde ; ce n’est pas l’abêtissement du charbonnier, mais une pré-connaissance, quelque chose en nous qui sait avant nous, qui voit avant nous et qui envoie sa vision à la surface sous la forme de besoin, de quête, de foi inexplicable.
« La foi est une intuition qui non seulement attend l’expérience pour être justifiée, mais qui conduit à l’expérience. »

Descente de la Force 

Et peu à peu le vide s’emplit. On fait alors une série d’observations et d’expériences d’une importance considérable, qu’il serait faux de présenter comme une séquence logique, car à partir du moment où l’on quitte le vieux monde, on s’aperçoit que tout est possible, et surtout qu’il n’y a pas deux cas semblables – d’où l’erreur de tous les dogmatismes spirituels. Nous pouvons seulement tracer quelques lignes générales d’expérience.
Tout d’abord, lorsque la paix mentale est relativement établie, à défaut de silence absolu et que notre aspiration et notre besoin a grandi, est devenu constant, lancinant, comme un trou qu’on porte en soi, on observe un premier phénomène qui aura des conséquences incalculables pour tout le reste de notre yoga.
On sent, autour de la tête et plus spécialement dans la nuque, comme une pression inusitée, qui peut donner la sensation d’un faux mal de tête. Au début, on ne peut guère la supporter longtemps et on se secoue, on se déconcentre, on pense à autre chose.
Petit à petit, cette pression prend une forme plus distincte et on sent un véritable courant qui descend – un courant de force qui n’est pas semblable à un courant électrique désagréable, mais plutôt à un masse fluide. On s’aperçoit alors que la pression ou le faux mal de tête du début était causé par notre résistance à la descente de cette Force, et que la seule chose à faire est de ne pas obstruer le passage (c’est-à-dire bloquer le courant dans la tête), mais de le laisser descendre à tous les étages de notre être, du haut en bas.
Ce courant, au début, est assez spasmodique, irrégulier, et il faut un léger effort conscient pour se rebrancher sur lui quand il s’est estompé ; puis il devient continu, naturel, automatique, et il donne la sensation très agréable d’une énergie fraîche, comme une autres respiration plus vaste que celle de nos poumons qui nous enveloppe, qui nous baigne, nous allège et, en même temps, nous emplit de solidité.
L’effet physique ressemble assez exactement à celui que l’on éprouve quand on marche dans le vent. En réalité, on ne s’aperçoit vraiment de son effet (car il s’installe très graduellement, par petites doses) que quand, pour une raison ou une autre, par distraction, erreur, excès, on s’est coupé du courant ; alors on se retrouve soudain vidé, rétréci, comme si l’on manquait d’oxygène tout-à-coup, avec la très désagréable sensation d’un racornissement physique ; on est comme une vieille pomme vidée de son soleil et de son jus.
Et l’on se demande vraiment comment on a pu vivre avant, sans cela. C’est une première transmutation de nos énergies. Au lieu de puiser à la Source commune, en bas et autour, dans la Vie Universelle, nous puisons en haut. Et c’est une énergie beaucoup plus claire et beaucoup plus soutenue, sans trou, et surtout beaucoup plus vive.
Dans la vie quotidienne, au milieu de notre travail et des mille occupations, le courant de Force est tout d’abord assez dilué, mais, dès que nous nous arrêtons un instant et que nous nous concentrons, c’est un envahissement massif. Tout s’immobilise. On est comme une jarre pleine. La sensation de courant disparaît même comme si tout le corps, de la tête aux pieds, était chargée d’une masse d’énergie compacte et cristalline à la fois, « un bloc de paix solide et frais » ; et si notre vision intérieure a commencé à s’ouvrir, nous nous apercevons que tout est bleuté, on est comme une aigue-marine ; et vaste, vaste. Tranquillement, sans une ride. Et cette fraîcheur indescriptible.
Vraiment, on a plongé dans la Source. Car cette Force descendante est la Force même de l’Esprit – Shakti. La Force spirituelle n’est pas un mot. Finalement, il ne sera plus nécessaire de fermer les yeux et de se retirer de la surface pour la sentir ; à tout moment elle sera là, quoique l’on fasse, que l’on mange, que l’on lise, que l’on parle ; et on verra qu’elle prend une intensité de plus en plus grande à mesure que l’organisme s’habitue ; en fait, c’est une masse d’énergie formidable qui n’est limitée que par la petitesse de notre réceptivité ou de notre capacité.
Quand ils parlent de leur expérience, de cette Force descendante, les disciples de Pondichéry disent « la Force de Sri Aurobindo et de la Mère » ; ils n’entendent pas par là que cette Shakti soit leur propriété personnelle ; ils expriment ainsi sans le vouloir, le fait qu’elle n’a son équivalent dans aucun autre yoga connu.
Nous touchons ici, expérimentalement, la différence fondamentale entre le yoga intégral de Sri Aurobindo (purna yoga) et les autres yogas. Si l’on essaie d’autres méthodes de yoga avant de celle-ci, on s’aperçoit, en effet, d’une différence pratique essentielle : au bout d’un certain temps, on a l’expérience d’une force ascendante appelée Kundalini en Inde, qui s’éveille assez brutalement dans notre être à la base de la colonne vertébrale et s’élève de niveau en niveau jusqu’à ce qu’elle ait atteint le sommet du crâne, où elle semble éclore dans une sorte de pulsation lumineuse, rayonnante, qui s’accompagne d’une sensation d’immensité (et souvent d’une perte de conscience, qu’on appelle extase) comme si l’on avait débouché éternellement Ailleurs.
Tous les procédés yogiques, que nous pourrions thermo générateurs (asana du Hatha-yoga, concentration du Raja-Yoga, exercices respiratoires ou Pranayama, etc.) visent à l’éveil de cette Force ascendante ; ils ne vont pas sans danger ni perturbations profondes, ce qui rend indispensables la présence et la protection d’un maître éclairé.
Cette différence du sens du courant, ascendant ou descendant, tient à une différence d’orientation que nous ne saurions trop souligner. Les yogas traditionnels et, nous supposons, les disciplines religieuses occidentales, visent essentiellement à la libération de la conscience : tout l’être est tendu vers le haut dans une aspiration ascendante ; il cherche à briser les apparences et à émerger là-haut, dans la paix ou l’extase. D’où l’éveil de cette Force ascendante.
Mais, on l’a vu, le but de Sri Aurobindo n’est pas seulement de monter, mais de descendre, pas seulement de filer dans la paix éternelle, mais de transformer la vie et la matière, et d’abord cette petite vie et ce coin de matière que nous sommes. D’où l’éveil ou plutôt la réponse de cette Force descendante.
Notre expérience du courant descendant est l’expérience de la Force transformatrice. C’est elle qui fera le yoga pour nous, automatiquement (pourvu qu’on la laisse faire), elle qui remplacera nos énergies vite essoufflées et nos efforts maladroits, elle qui commencera par où finissent les autres yogas, illuminant d’abord le sommet de notre être, puis descendant de niveaux en niveaux, doucement, paisiblement, irrésistiblement (notons bien qu’elle n’est jamais violente ; sa puissance est étrangement dosée, comme si elle était conduite directement par la sagesse de l’Esprit) et c’est elle qui universalisera notre être tout entier, jusqu’en bas. C’est l’expérience de base du yoga intégral.
« Quand la paix est établie, la Force supérieure ou divine, d’en haut, peut descendre et travailler en nous. D’habitude, elle descend d’abord dans la tête et libère les centres mentaux puis le centre du cœur… Puis dans la région du nombril et des centres vitaux, puis dans la région du sacrum et plus bas… Elle travaille, à la fois, au perfectionnement et à la libération de notre être ; elle reprend notre nature toute entière, partie par partie, et la traite, rejetant ce qui doit être rejeté, sublimant ce qui doit être sublimé, créant ce qui doit être créé. Elle intègre, harmonise, établit un rythme nouveau dans notre nature. » 


Émergence d’un nouveau mode de Connaissance 

Avec le silence mental, un autre phénomène se produit, fort important mais plus difficile à démêler car il s’étend parfois sur de nombreuses années et les signes en sont tout d’abord imperceptibles ; c’est ce que nous pourrions appeler l’émergence d’un nouveau mode de connaissance, et donc d’un nouveau mode d’action. On peut comprendre qu’il est possible de parvenir au silence mental quand on marche dans la foule, quand on mange, quand on fait sa toilette, ou qu’on se repose, mais comment est-ce possible quand il s’agit de travailler à son bureau, par exemple, ou quand on discute avec des amis ? Nous sommes bien obligés de réfléchir, de nous souvenir, de chercher, de faire intervenir toutes sortes de mécanismes mentaux. L’expérience nous apprend, pourtant, que cette nécessité n’est pas inévitable, qu’elle est seulement le résultat d’une longue évolution au cours de laquelle nous nous sommes habitués à dépendre du mental pour connaître et agir, mais que c’est une habitude seulement et que l’on peut en changer.
Au fond, le yoga n’est pas tant une façon d’apprendre que de désapprendre une foule d’habitudes soit disant impératives que nous avons hérité de notre évolution animale. Si le chercheur s’en prend au silence mental dans le travail, par exemple, il passera par plusieurs stades. Au début, il sera tout juste capable de se souvenir de son aspiration, de temps en temps, et d’interrompre quelques instants son travail pour se remettre sur la vraie longueur d’onde, puis, à nouveau, tout sera englouti par la routine. Mais à mesure qu’il aura pris l’habitude de faire l’effort ailleurs, dans la rue ou chez lui, et partout, le dynamisme de cet effort tendra à se perpétuer et à le solliciter inopinément au milieu de ses autres activités – il se souviendra de plus en plus souvent. Puis ce souvenir changera peu à peu de caractère ; au lieu d’une interruption volontaire pour se rebrancher sur le vrai rythme, le chercheur sentira quelque chose qui vit au fond de lui, à l’arrière plan de son être, comme une petite vibration sourde ; il lui suffira de prendre un peu de recul dans sa conscience pour qu’à n’importe quel moment, en une seconde, la vibration de silence soit retrouvée.
Il découvrira que c’est là, toujours là, comme une profondeur bleutée par derrière, et qu’il peut à volonté s’y rafraîchir, s’y détendre, au milieu même du vacarme et des ennuis, et qu’il promène avec lui une retraite inviolable et paisible. Mais bientôt, cette vibration par derrière deviendra de plus en plus perceptible, continue, et le chercheur sentira une séparation s’opérer dans son être : une profondeur silencieuse qui vibre, vibre à l’arrière plan, et à la surface, assez mince, où se déroulent des activités, des pensées, des gestes, des paroles. Il aura découvert le témoin en lui et se laissera de moins en moins accaparer par le jeu extérieur qui, sans cesse, telle une pieuvre, tente de nous avaler vivants ; c’est une découverte aussi vieille que le Rig-Veda : « deux oiseaux aux ailes splendides, amis et compagnons sont accrochés à un arbre commun, l’un mange le fruit doux, l’autre le regarde et ne mange point. »
À ce stade, il deviendra plus aisé d’intervenir volontairement au début, pour substituer aux vieilles habitudes superficielles de réflexion mentale, de mémoire, de calcul, de prévision, une habitude de se référer silencieusement à cette profondeur qui vibre. Pratiquement, ce sera une longue période de transition, avec des reculs et des progrès (une impression, d’ailleurs, n’est pas tant d’un recul ou d’une avance, que quelque chose qui se voile et se dévoile tour à tour), ou les deux fonctionnements s’affronteront, les vieux mécanismes mentaux tendant constamment à interférer et à reprendre leurs vieux droits, bref à nous convaincre que l’on ne peut se passer d’eux ; ils bénéficieront surtout d’une sorte de paresse qui fait que l’on trouve plus commode de procéder « comme d’habitude ».
Mais ce travail de décrochage sera puissamment assisté, d’une part, par l’expérience de la force descendante qui, automatiquement, inlassablement, mettra de l’ordre dans la maison et exercera une pression silencieuse sur les mécanismes rebelles, comme si chaque assaut de pensée était empoigné, figé sur place, et, d’une part, par l’accumulation des milliers de petites expériences, de plus en plus perceptibles, qui nous feront toucher du doigt et voir que l’on peut fort bien se passer du mental et qu’en vérité on s’en trouve beaucoup mieux.
Peu à peu, en effet, nous nous apercevrons qu’il n’est pas nécessaire de réfléchir, que quelque chose par derrière, ou au-dessus, fait toute la besogne, avec une précision et une infaillibilité de plus en plus grande, à mesure que nous prendrons l’habitude de nous y référer ; qu’il n’est pas nécessaire de se souvenir, mais qu’à l’instant voulu l’indication exacte surgit ; pas nécessaire de combiner son action, mais qu’un ressort secret la met en branle sans qu’on le veuille ou qu’on y pense et nous fait faire exactement ce qu’il faut faire, avec une sagesse et une précision dont notre mental, toujours myope, est bien incapable. Et nous verrons que plus nous obéirons à ses intimations inopinées, ses suggestions éclair, plus elles tendront à devenir fréquentes, claires, impérieuses, habituelles, un peu comme le serait un fonctionnement intuitif, avec cette différence capitale, que nos intuitions sont presque toujours brouillées, déformées par le mental, qui par ailleurs, excelle à les imiter, et à nous faire prendre ses lubies pour des révélations tandis qu’ici la transition sera claire, silencieuse, correcte, pour la bonne raison que le mental sera muet.
Mais nous avons fait l’expérience de ces problèmes mystérieusement résolus dans le sommeil, c’est-à-dire, précisément, car la machine à penser s’est tue. Sans doute y aura-t-il bien des erreurs et des faux pas avant que le fonctionnement nouveau s’établisse avec quelques sûretés, mais le chercheur doit être prêt à se tromper bien souvent, en fait, il s’apercevra que l’erreur vient toujours d’une intrusion mentale ; chaque fois que le mental intervient il brouille tout, fractionne tout, retarde tout. Puis, un jour, à force d’erreurs et d’expériences répétées, nous aurons compris, une fois pour toutes, et vu de nos propres yeux que le mental n’est pas un instrument de connaissance, mais seulement un organisateur de la connaissance, comme le constate La Mère et que la connaissance vient d’ailleurs.
Dans le silence mental les mots viennent, les paroles viennent, les actes viennent et tout vient automatiquement, avec une exactitude bien surprenante. C’est vraiment une autre façon de vivre, très allégée. Car, en vérité, il n’est rien que ce que le mental fait qui ne puisse se faire et se faire mieux dans l’immobilité mentale et une tranquillité sans pensée.


SATPREM  

SRI AUROBINDO OU L'AVENTURE DE LA CONSCIENCE




(...) chaque phrase de Sri Aurobindo est l'expression ou la traduction d'une expérience précise, et que non seulement elle est comme un monde renfermé en quelques mots, mais qu'elle contient la vibration de l'expérience, presque la qualité de lumière du monde particulier qu'il touche, et qu'à travers les mots, on touche, et peut toucher très bien, l'expérience. Je vous le dis, Sri Aurobindo est plein de merveilles – des merveilles pures – et j'en découvre chaque fois que je relis ses textes, je me dis: ah! comme il avait bien vu ça! 
Satprem, L'Agenda de Mère 09 avril 1969