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25/12/2020

La tâche qui incombe au philosophe

 

Socrate philosophe, Il est presque nu, assis à  terre, et refusant les caresses d'une femme qui est à genoux devant lui. Dessin d'après gravure n°93 d'Enée Vico dit Enea Vico dit Aeneus Vicus dit Enea Vighi dit Aeneae Vici (j’ai vaincu) dont la devise est : TENTANDA VIA EST ( Le chemin doit être tenté) - Parme, Italie, 29-01-1523, Ferrare, Italie, 18-08-1567
Temptanda via est, qua me quoque possim
Tollere humo victorque virum volitare par ora.

(« Il me faut essayer une voie qui me permette, à moi aussi, de m’élever de terre et de voir mon nom, vainqueur, voler sur les bouches des hommes. ») Virgile, Georgique
(III, v. 7-8)



        Tous les peuples se couvrent de honte lorsqu'on se réfère à une société de philosophes si merveilleusement exemplaire : celle des premiers maîtres en Grèce, Thalès, Anaximandre, Héraclite, Parménide, Anaxagore, Empédocle, Démocrite et Socrate. Tous ces hommes sont taillés tout d'une pièce et dans le même roc. Une stricte nécessité régit le lien qui unit leur pensée et leur caractère. Toute convention leur est étrangère, car la classe des philosophes et des savants n'existait pas à l'époque. Ils sont tous, dans leur grandiose solitude, les seuls qui, en ce temps-là, aient vécu pour la seule connaissance. Tous possèdent cette vigoureuse énergie des Anciens par quoi ils surpassent toute leur postérité, l'énergie de trouver leur forme propre, et d'en poursuivre, grâce à la métamorphose, l'achèvement dans son plus infime détail et dans son ampleur la plus grande. Aucune mode en effet n'est venue leur prêter main-forte et leur faciliter les choses. Ils forment ainsi, à eux tous, ce que Schopenhauer, par opposition à la République des savants, a appelé une République des génies. Les géants s'interpellent à travers les intervalles désertiques de l'histoire et, sans qu'il soit troublé par les nains insouciants et bruyants qui continuent à ramper au-dessous d'eux, leur sublime dialogue entre esprits se poursuit.

    Je me suis proposé de raconter la part de ce sublime dialogue dont notre moderne surdité peut à peine saisir et entendre quelques bribes, c'est-à-dire sa part la plus infime. Il me semble que ces vieux sages, de Thalès à Socrate, ont dit au cours de ce dialogue tout ce qui à nos yeux définit le caractère des Grecs, même s'ils l'ont exprimé de façon très générale. Ils font apparaître dans leur dialogue, comme déjà dans leurs personnalités, les grands traits du génie grec dont l'ensemble de l'histoire hellénique est l'inscription en ombre portée et la copie estompée, qui nous parle donc en termes voilés. Si nous interprétions correctement l'ensemble de la vie du peuple grec, nous ne trouverions que le reflet de cette image qui, émanant de ses plus hauts génies, rayonne en couleurs plus brillantes. Et la première aventure de la philosophie sur le sol grec, la consécration des Sept Sages, constitue un trait lumineux et inoubliable apporté au portrait du type grec. D'autres peuples ont des saints, les Grecs ont des sages. On a dit à juste titre qu'un peuple était caractérisé moins par ses grands hommes que par la manière dont il les reconnaissait et les honorait. En d'autres temps, le philosophe est un voyageur solitaire marchant au hasard dans un milieu hostile, et qui, ou bien s'y faufile, ou bien s'y fraye un passage en serrant les poings. Mais chez les Grecs, la présence du philosophe n'est pas un hasard : s'il apparaît au VIe  et au Ve siècle parmi les dangers inouïs et les prodigieuses séductions d'une vie matérielle de plus en plus évoluée, et s'il s'avance surgissant pour ainsi dire de l'antre de Trophonios au milieu de l'abondance, du bonheur de la découverte, de la richesse et de la sensualité des colonies grecques, nous pouvons à cela deviner que sa venue est celle d'un noble héraut dont la mise en garde poursuit le même but que celui pour lequel la tragédie est née à la même époque. Et c'est ce même but que nous suggèrent les mystères orphiques à travers les hiéroglyphes difformes de leurs rites. Le jugement de ces philosophes sur la vie et l'existence en général est d'autant plus riche de signification par rapport à un jugement actuel , que la vie qu'ils avaient sous les yeux connaissait une luxuriante plénitude et que, chez eux, l'inspiration du penseur ne se fourvoyait pas comme chez nous, partagée entre le désir de liberté, de beauté, d'une vie pleine de grandeur, et l'instinct de vérité pour qui la seule question est de savoir quelle est la valeur de la vie en général. La tâche qui incombe au philosophe au sein d'une civilisation authentique, caractérisée par l'unité de son style, ne peut donc pas être purement et simplement déduite des conditions actuelles de notre existence et des expériences qui sont les nôtres, car nous ne vivons pas au sein d'une telle civilisation. En revanche, seule une civilisation comme celle des Grecs est en mesure de répondre à la question de savoir quelle est la tâche du philosophe; seule une telle civilisation, dis-je, peut légitimer la philosophie en général, car elle seule sait et peut prouver pourquoi et comment le philosophe n'est pas un promeneur survenu par hasard et qui surgit indifféremment, tantôt ici, tantôt là. Il y a une loi d'airain qui enchaîne le philosophe à une civilisation authentique ; mais comment est-ce possible si cette civilisation n'existe pas? Le philosophe est alors une comète imprévisible et, partant, effrayante ; tandis que dans les meilleurs cas, il brille comme une étoile de première grandeur dans le système solaire de la civilisation. Les Grecs légitiment donc l'existence du philosophe puisqu'ils sont les seuls aux yeux de qui il n'est pas une comète.

 

Friedrich Nietzsche

La philosophie à l'époque tragique des Grecs , 1.