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24/01/2021

Thalès et l'unité de l'être

 


     Les Grecs, parmi lesquels Thalès est devenu subitement si digne d'attention, sont en ceci tout le contraire des esprits réalistes, qu'ils ne croyaient vraiment qu'à la réalité des hommes et des dieux, et qu'à leurs yeux, la nature tout entière n'était pour ainsi dire que déguisement, mascarade et métamorphose de ces hommes-dieux. L'homme était pour eux la vérité et le fond des choses, tout le reste n'était qu'apparence et jeu trompeur. C'est précisément pourquoi ce leur était une difficulté prodigieuse d'appréhender les concepts comme des concepts, et, à l'inverse de ce qui se passe chez les Modernes, pour qui même ce qui est le plus personnel est sublimé en abstractions, chez eux la réalité la plus abstraite se concrétisait sans cesse dans une personne. Or Thalès a dit que a ce n'est pas l'homme, mais l'eau qui est la réalité des choses » et il commence à croire à la nature pour autant cependant qu'il croit au moins à l'eau. En tant que mathématicien et astronome, il s'était fermé à tout ce qui est mystique ou allégorique. Et s'il n'a pu réussir à se dégriser jusqu'à en arriver à cette pure abstraction que « tout est un », s'il en est resté à une formulation d'ordre physique, il a cependant fait figure de rareté surprenante pour les Grecs de son temps. Peut-être les Orphiques, si singuliers, ont-ils possédé à un plus haut degré encore la capacité de saisir des abstractions et de penser de façon non imagée; mais ils ne sont parvenus à les exprimer que sous la forme allégorique. Même Phérécyde de Syros, contemporain de Thalès, et proche de nombre de ses conceptions en physique, les exprime en oscillant dans cette zone intermédiaire où le mythe s'unit à l'allégorie ; de sorte qu'il se risque par exemple à comparer la terre à un chêne volant qui, les ailes déployées, plane dans l'air et que Zeus, après avoir vaincu Chronos, enveloppe d'un superbe habit d'apparat où de sa propre main sont brodés les continents, les mers et les fleuves. 

      Au regard d'une semblable démarche philosophique dont les allégories sont obscures et qui est à peine transposable en images, Thalès apparaît comme un maître inventif qui, sans l'aide de fables fantaisistes, a commencé à sonder les profondeurs de la nature. S'il a, en l'occurrence, bien utilisé la science et employé des vérités démontrables pour les dépasser aussitôt, c'est précisément là un trait caractéristique de l'esprit philosophique. Le terme grec qui désigne le « sage » est lié étymologiquement à sapio (je goûte), sapiens (le dégustateur), sisyphos, l'homme au goût le plus subtil. Une acuité dans l'activité de discernement et de connaissance, une grande capacité de distinction constituent donc, suivant la conscience populaire, l'art qui définit le philosophe. Il n'est pas habile, si l'on qualifie d'habile celui qui mène avantageusement ses propres affaires. Aristote dit à juste titre que « ce que savaient Thalès et Anaxagore nous le qualifierons d'extraordinaire, d'étonnant, de difficile, de divin, mais aussi d'inutile, car ils ne mettaient pas ce savoir au service du bien des hommes ». En choisissant et en distinguant ce qui est extraordinaire, étonnant, difficile, divin, la philosophie se définit par opposition à la science, de même qu'elle se définit par rapport à l'habileté en préférant l'inutile. La science se précipite sans faire de tels choix, sans une telle délicatesse, sur tout ce qui est connaissable, aveuglée par le désir de tout connaître à n'importe quel prix. La pensée philosophique est au contraire toujours sur les traces des choses les plus dignes d'être connues, des connaissances qui ont une grandeur et une importance. Mais le concept de grandeur est variable aussi bien dans le domaine moral que dans le domaine esthétique. Ainsi la philosophie commence-t-elle par légiférer sur la grandeur, ce qui s'accompagne d'une désignation. En disant « ceci est grand », elle élève ainsi l'homme au-dessus de l'avidité aveugle et déchaînée de son instinct de connaissance. Elle maîtrise cet instinct grâce au concept de grandeur et surtout grâce au fait qu'elle considère la connaissance suprême, la connaissance de l'essence et du fond des choses, comme accessible et déjà atteinte. Quand Thalès dit que « tout est eau », l'homme tressaille et quitte la situation de chenille tâtonnante et rampante propre aux sciences particulières; il pressent la solution ultime des choses et dépasse par ce pressentiment la gaucherie vulgaire des niveaux inférieurs de la connaissance. Le philosophe cherche à faire résonner en lui toute l'harmonie de l'univers et à l'extérioriser en concepts. Alors qu'il est contemplatif comme le peintre, compatissant comme l'homme religieux, à l'affût de finalités et de causalités comme l'homme de science, tandis qu'il se sent s'étendre aux dimensions du macrocosme, il garde la présence d'esprit de se considérer de sang-froid comme un reflet de l'univers — présence d'esprit que possède l'homme de théâtre lorsqu'il s'incarne en d'autres corps, parle avec leur voix et cependant sait extérioriser cette métamorphose et l'exprimer en vers. Ce qu'est ici le vers pour le poète, c'est, pour le philosophe, la pensée dialectique. Il la saisit pour fixer son émerveillement, pour le pétrifier. Et de même que pour l'écrivain mots et vers ne sont qu'un balbutiement dans une langue étrangère pour exprimer ce qu'il a vécu et observé, de même l'expression de toute intuition philosophique profonde par la dialectique et la réflexion scientifique est en effet l'unique moyen de faire partager ce qui a été vu; mais c'est un moyen bien pauvre, et au fond il s'agit bien d'une transposition métaphorique, à laquelle on ne peut absolument pas se fier, dans une sphère et une langue différentes. Ainsi Thalès a vu l'unité de l'être, et quand il a voulu la communiquer, il a parlé de l'eau !

 Friedrich Nietzsche

La philosophie à l'époque tragique des Grecs , 3.